Iro •

japonaises
traditionnelles
couleurs

Les principales significations du caractère , passant d’une langue d’Asie à l’autre, permettent d’articuler entre eux les registres sémantiques de la perception, du sentiment, de la psychologie et de la philosophie : apparence, teint du visage, beauté, séduction pour le Chinois classique(sè); forme visible, monde phénoménal du sanskrit bouddhique (shiki); particularité et caractère distinctif du sino-japonais (shoku). Dans la forme graphique ancienne sino-japonaise de ce kanji (style des sceaux ou tensho), la partie haute représente une personne penchée en avant et la partie basse une autre personne couchée sur le dos, qui ensemble évoquent les relations amoureuses. De fait, certains linguistes estiment que son sens de « couleur » proviendrait de l’effet du rougissement du visage qu’entraînent désir et passion. Le mot iro du Japonais courant peut être traduit par couleur, teinte, nuance, mais aussi émotion, sensualité, et dans les œuvres de littérature classique japonaise, il désigne non seulement les couleurs agréables à l’œil, mais également le passage d’un état à un autre, dans l’ordre d’une évolution ou le déroulement des faits, comme« indice d’un mouvement du cœur ou d’un changement d’état d’esprit »1.
Ainsi, pour le poète Makoto Ōoka, le fait que depuis les temps anciens presque tous les procédés japonais de teinture des vêtements soient issues des végétaux – racines, fleurs, fruits, écorces … – explique que, dans certains courants de la littérature japonaise, ce qui est couleur soit synonyme de ce qui est éphémère : il en va de ce qui pâlit, passe, fane, se transforme, comme de la beauté, de la jeunesse, de l’amour, des saisons.

S’il existe de nombreuses théories sur l’origine des couleurs traditionnelles japonaises -notamment celles qui les relient à l’amour, ou encore aux coutumes martiales et d’identification des clans-, pour le spécialiste des couleurs et des teintures anciennes Ujō Maeda2, l’hypothèse la plus plausible de leur provenance appartient aux usages des plantes médicinales dans les temps anciens. Les peuples de l’Antiquité japonaise estimaient que les éléments et les phénomènes naturels étaient engendrés et animés par les divinités, et que tous les objets -naturels, puis artificiels- ayant une influence sur les humains, étaient dotés d’esprits (: tama), soit bienveillants (Nigimitama 和霊 : esprit harmonieux), ou au contraire malveillants (Aramitama 荒霊 : esprit sauvage). Ainsi, croyaient-ils qu’arbres et plantes avaient une âme appelée kodama (木霊 : esprit des arbres), qu’ils percevaient comme la forme d’esprit la plus harmonieuse pour eux, car ces puissants pouvoirs spirituels attribués aux végétaux avaient la capacité d’éloigner et de guérir maladies et douleurs causées par les esprits néfastes. Les anciens coloraient donc leurs vêtements et autres textiles à l’aide de ces plantes médicinales, tout en adressant leurs prières aux esprits qu’elles étaient censées contenir. Comme Ujō Maeda le mentionne, cette ancienne conception de la couleur, et sa philosophie, est restée profondément ancrée dans l’esprit du peuple japonais, et s’est transmise de génération en génération au cours des siècles3. Les noms des couleurs traditionnelles japonaises témoignent de cette intimité avec la nature. En grande majorité, ils évoquent des végétaux ou des phénomènes naturels liés aux saisons.

Comme ce fut le cas dans de toutes autres civilisations4, les difficultés à obtenir certaines couleurs, à partir de matières premières souvent rares et coûteuses, en firent des marqueurs politiques et économiques du pouvoir. En 603, période d’Asuka, le Kanʼi Jūnikkai (冠位十二階 : les douze rangs de couronne) est établi sous l’égide du prince Shōtoku. Ce premier véritable système bureaucratique nippon repose sur la mise en évidence hiérarchique des rangs des fonctionnaires la cour grâce aux couleurs.Ce système s’articulait autour de six couleurs -violet, bleu, rouge, jaune, blanc, noir- desquelles on distinguait une nuance foncée d’une nuance claire pour obtenir douze degrés dont les noms étaient empruntés aux vertus confucéennes : toku (vertu), jin (bienveillance), rei (bienséance), shin (loyauté), gi (justice), chi (sagesse). Il reposait sur trois principes majeurs : la visibilité et l’identification immédiate du rang par la couleur de la ceinture et des ornements – le contrôle des kinjiki (禁色 : couleurs interdites) réservées aux rangs supérieurs et ne pouvant être portées sans autorisation – la gestion des approvisionnements en matières tinctoriales sous la tutelle de l’État.
Avec l’application du ritsuryō (律令) à la fin de la période d’Asuka (fin VIe s.-710) et pendant la période Nara (710-794) , le système des couleurs interdites évolue et s’affine. Deux couleurs deviennent des kinjiki absolues : le kōrozen 黄櫨染, un jaune fauve exclusivement réservé à l’habit de cérémonies de l’Empereur, et le ōni 黄丹, réservé au prince héritier.

  1. Makoto Ōoka (traduction A. Delteil) in Poétique de la couleur ou poétique du mot « iro » en japonais, conférence prononcée à la Sorbonne en décembre 1986 ↩︎
  2. Source https://iroai.jp/ancient-color/ et https://www.hosoogallery.jp/research/project-dyeing/ : Ujō Maeda (前田雨城) : auteur de 日本古代の色彩と染 (Couleurs et teinture du Japon ancien), 1975. Maître teinturier de la 33e génération, il a hérité des traditions orales de teinture transmises par la cour impériale et a poursuivi ses recherches sur la reproduction des teintes anciennes et les faits historiques qui y sont liés. Sa rencontre avec Akira Yamamoto, teinturier et son dernier disciple, a conduit à la création, en 2021, de l’Institut de recherche sur les teintures anciennes à Nishijin, Kyoto. Cet institut mène des recherches sur les teintures naturelles et végétales pratiquées au Japon il y a plus de mille ans. Outre l’étude des techniques, il s’intéresse également à la philosophie de la teinture, en quête des magnifiques couleurs du Japon ancien. En 2022, l’institut a créé une ferme de plantes tinctoriales anciennes à Tanba, Kyoto. ↩︎
  3. In Couleurs et teinture du Japon ancien (日本古代の色彩と染), Ujō Maeda, 1975 – cf. https://iroai.jp/ancient-color/ ↩︎
  4. La pourpre de Tyr par exemple. Comme ce fut le cas de la pourpre impériale des Romains, la teinture violette murasaki obtenue des racines de Lithospermum erythrorhizon est exclusivement réservée au rang suprême de la hiérarchie japonaise à partir de l’époque d’Asuka et fait partie des kinjiki, ces couleurs interdites aux rangs sociaux dits inférieurs. ↩︎

Les couleurs sont classées ici, selon les références du nuancier DIC des couleurs traditionnelles japonaises

Couleurs DIC N701 à DIC N1000