La vie secrète des couleurs • Kassia St Clair
“Je pense que ça emmerde Dieu si vous passer à côté de la couleur pourpre d’un champ et que vous ne la remarquez pas.”
Shug Avery, in La Couleur Pourpre, Alice Walker
POURPRE VIOLET
Pourpre
Violet
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L‘anglais purple n’est pas l’équivalent de pourpre, le champ chromatique de cette nuance en anglais se situant entre les rouges proches du magenta jusqu’au violet inclus, tandis qu’en français, le terme pourpre – le colorant et l’adjectif – renvoie seulement aux rouges violacés, c’est-à-dire les violets avant qu’ils ne soient trop bleutés. NDT
“La croyance qui fait du pourpre une nuance spéciale, représentative du pouvoir, était étonnamment répandue, alors qu’il est aujourd’hui considéré comme secondaire, pris en sandwich entre les couleurs primaires des artistes, le rouge et le bleu. Le pourpre ne fait pas non plus partie du spectre officiel international des couleurs visibles – l’arc-en-ciel – auquel appartient le violet, la plus courte longueur d’onde que les humains puissent discerner.”

“La teinte précise de la merveille du monde antique reste un mystère. Pourpre à cette époque était un terme assez fluide. Les Grecs, puis les Latin, utilisaient respectivement les appellations porphyra et purpura pour désigner des nuances cramoisies profondes, comme la couleur du sang. […] Même si personne ne sait exactement à quoi ressemblait la pourpre de Tyr, les source s’accordent à dire qu’elle a la couleur du pouvoir.”

Devant cette pourpre, les faisceaux et les haches romaines écartent la foule : elle fait la majesté de l’enfance ; elle distingue le sénateur du chevalier ; on la revêt pour apaiser les dieux ; elle donne la lumière à tous les vêtements ; elle se mêle à l’or dans le manteau de celui qui triomphe. Excusons donc la folle passion dont la pourpre est l’objet.
Pline, Histoire naturelle, livre IX, 40-43
“Le statut particulier de cette gamme chromatique n’est pas confiné à l’Occident. Au Japon, le murasaki – une nuance soutenue de violet pourpré, symbole de constance, était kin-jiri, c’est-à-dire interdite aux gens ordinaires.”

“Comme beaucoup de choses précieuses, le pourpre a toujours été un avide consommateur de ressources. Non seulement des milliards de mollusques, les murex épineux, ont payés cher le privilège d’habiller les riches, mais des sources de lichens à croissance lente comme l’orseille ont été surexploitées.”

Pourpre
de Tyr
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“Ce ton riche – idéalement la couleur du sang coagulé, selon Pline – était le produit de deux espèces de mollusques originaires de la Méditerranée appartenant à la famille des Muricidae : le Stramonita haemastoma […] et le Bolinus brandaris (précédemment nommé Murex brandaris) dont le nom vernaculaire est murex épineux. […] La couleur considérée comme la meilleurs, si profonde qu’elle semblait teintée de noir, était obtenue en mélangeant les fluides des deux espèces.”

“Obtenir que ce colorant pénètre les tissus et s’y fixe de façon permanente impliquait un processus long et nauséabond. Le liquide récolté dans les glandes des coquillages était placé dans une cuve d’urine en décomposition, donc chargée en ammoniac, mis à fermenter pendant 10 jours avant d’y plonger le tissu à teindre. […] Les traces les plus anciennes de teinture tyrienne remontent au XVe siècle av. J.C. L’odeur des coquillages en décomposition, de l’urine décomposée et du mélange des deux en fermentation devait être accablante – les archéologues ont noté qu’on retrouve les teintureries antiques reléguées à la périphérie des villes.”
“La pourpre était particulièrement associée aux Phéniciens, originaires de Tyr (dans l’actuel Liban), qui l’on fait connaître et ont fait fortune en la commercialisant dans toute la région.
[…] La popularité de cette couleur a eu des conséquences terrible pour le murex et son cousin. Comme chaque spécimen ne contient qu’une seule goutte de mucus, il en fallait environ 250 000 pour produire seulement 3 cl de colorant. Les amoncellements de coquilles jetées il y a des millénaires sont si importants qu’ils constituent des singularités géographiques égrenées le long de la côte orientale de la Méditerranée. ”

“La pourpre de Tyr était extrêmement onéreuse et le tissu teint valait littéralement son pesant d’or. Au milieu du IVe siècle av. J.C., la pourpre coûtait autant que l’argent. […] Dans la Rome républicaine, cette couleur était de surcroît associée au pouvoir et était réservée à des circonstances spéciales et étroitement encadrée, ou à des statuts tout à fait spécifiques. […] À partir du IVe siècle, seul l’empereur était autorisé à la porter, d’où le nom de pourpre impériale ou pourpre royale que les auteurs lui donnent souvent. La peine de mort attendait les contrevenants.”
“Plus tard, et plus à l’est encore, les souveraines de Byzance accouchaient dans des salles tendues de pourpre de sorte que la progéniture royale soit dite » née dans la pourpre « , cimentant ainsi son droit de gouverner.”
“Heureusement pour les pauvres coquillages, les empires se font et se défont, et le destin leur accorda un répit avant qu’ils ne soient complètement éteints. En 1453, Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, tomba aux mains des Turcs et perdit le secret de la fabrication du plus beau pourpre du monde.”
Orseille
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“La couleur peut se dissimuler dans les endroits les plus improbables. L’orseille est une substance colorante rouge violet foncé, comme la pourpre, fabriquée à partir de lichens, deux organismes, généralement un champignon et une algue, vivant dans une relation symbiotique si étroite qu’il faut un microscope pour les distinguer l’un de l’autre.”

“Plusieurs lichens peuvent être utilisés pour fabriquer de la teinture, mais celui le plus utilisé pour fabriquer l’orseille est le Roccella tinctoria, qu’on appelait aussi pourpre française dont la teinte naturelle est une espèce de gris brun. Accroché à son rocher, il prospère tout particulièrement sur les îles Canaries et la côte ouest de l’Amérique du Sud, mais les lichens susceptibles de fournir de l’orseille sont également présents au Cap-Vert, dans divers sites en Afrique, dans les pays du Levant, tout autour du Bassin méditerranéen, jusqu’en Écosse et en Bretagne (la Rocella fuciformis), ainsi qu’en Auvergne, où il portait le nom de rocelle.”
“Fabriquer de l’orseille était pénible. […] Même les recette modernes nécessitent jusqu’à 28 jours pour obtenir la couleur correcte. […] Ces efforts étaient cependant récompensés par le résultat lorsque se révélaient les couleurs. L’une était semblable à la pourpre impériale, profonde et sanguine, l’autre était plus rouge. Lorsque [la Légion française] débarqua à Fishguard dans le Pembrokeshire en février 1797 dans le but de conquérir la Grande-Bretagne […], le débarquement se solda par une cuisante défaite pour les envahisseurs. L’anecdote veut que la reddition des troupes françaises soit en partie due au fait qu’elles prirent pour les redoutables soldats de l’armée régulière britannique – les fameuses tuniques rouges – un groupe de paysannes galloises revêtues de leur habit folklorique rouge teint avec des lichens.”

Magenta
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“Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, un conflit se propage subrepticement à travers l’Europe, non pour le contrôle de nouveaux territoires, mais pour celui des couleurs tirées de l’aniline, une famille de colorants synthétiques fabriqués à partir de goudron de houille, noir et visqueux. Le nom aniline vient de celui d’une plante produisant de l’indigo, l’Indigofera anil.”

“Les expérimentations de François-Emmanuel Verguin, chimiste et contremaître dans une fabrique lyonnaise d’acide, débouchent en 1858 sur une substance violet foncé qu’il brevette et nomme fuchsine, d’après la couleur des fleurs de fuchsia. […] Verguin, malade et dans l’incapacité de produire industriellement son invention, vend son brevet à l’entreprise Renard Frères & Franc, qui la diffuse sous le nom commercial de magenta.”

“Cette couleur saisissante – un violet profond, vif, intense, tirant sur le rouge, comme le pourpre – est un succès immédiat.”
“Le magenta se répand comme une traînée violette à travers l’Europe. […] En quelques années, de nombreux autres colorants à base d’anilines voient le jour, inondant le marché.”
“Malheureusement, toutes ces expériences contenaient les germes du déclin de la mode du magenta. Au cours de le décennie suivante, le secteur fut paralysé par une succession de poursuites judiciaires, les entreprises commençant à faire valoir leurs brevets et à protéger leur propriété intellectuelle. […] Au début du XXe siècle, on découvrit qu’un certain nombre de ces miraculeuses couleurs nouvelles contenaient de dangereux niveaux d’arsenic, jusqu’à 6,5% dans certaines formules de magenta.”
“Sa survie en tant que couleur est en grande partie due à l’impression. C’est en effet le nom de l’encre -plutôt rose qu’autre chose- utilisée dans le procédé en quadrichromie par synthèse soustractive dite CMJN – cyan, magenta, jaune et noir.”

Mauve
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“Si, aujourd’hui, William Perkin est célébré comme un des héros de la science moderne, ce n’est pas à cause de la quinine, qu’il n’a jamais réussi à synthétiser, mais pour avoir ouvert un pan inédit de la chimie moderne en découvrant accidentellement un colorant d’une nouvelle nuance de violet : le mauve.
“Au cours des premiers mois de 1856, les expériences de Perkin avec le goudron de houille, un sous-produit noir et huileux de l’éclairage au gaz, produisirent une poudre rougeâtre qui, après de nouvelles manipulations, ne donna pas de la quinine incolore, mais un liquide violet éclatant.”

“La plupart auraient jeté cette mixture incertaine, mais Perkin, qui avait autrefois rêvé d’être un artiste, trempa un morceau de soie dans son tube à essai et réalisa qu’il avait fabriqué un colorant résistant à la lumière et au lavage.”

“Conscient de ses possibilités commerciales, il dépose un brevet et nomme sa création pourpre d’aniline, d’après le colorant extrait des murex par les Grecs et les Byzantins de l’Antiquité. Peu de temps après, il se ravise et opte pour une nouvelle appellation, la mauvéine, inspirée par le nom français des plantes du genre Malva, les mauves.
Ce ne fut pas un succès immédiat. Les teinturiers, habitués à travailler avec des extraits de plantes et d’animaux, se méfiaient de cette substance chimique. Elle était également chère à fabriquer.”

“Le goudron de houille aurait pu être abandonné avant qu’on ne découvre comment en tirer quelques produits usuels modernes, dont les teintures capillaires, la saccharine, le musc artificiel et les composés utilisés en chimiothérapie.
Heureusement pour Perkin -et pour nous- […] en 1857, The Illustrated London News informa ses lecteurs que la femme la plus en vogue du moment [l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III] avait une préférence pour le violet de Perkin. La reine Victoria en prit bonne note et a choisi de porter [une robe de velours mauve] au mariage de sa fille avec le prince Frederick William en janvier 1858. En août de l’année suivante, le Punch déclara que Londres était “sous l’emprise de la rougeole mauve”.”
“Neil Munro Roger, le couturier dandy, qui a inventé le pantacourt, surnommé par tous Bunny, était un chaud partisan de ce qu’il aimait appeler le « mauve ménopausique ». C’était devenu pour lui une telle signature qu’au bal Améthyste qu’il avait organisé pour fêter ses 70 ans, sa tenue entière était de cette nuance.”

NDT: le mauve britannique désigne une nuance de violet plus soutenue, plus intense que le mauve français, qui est plutôt un violet pâle.
« Ne vous fiez jamais à une femme qui porte du mauve, quel que soit son âge, ni à une femme de plus de trente-cinq ans qui raffole des rubans roses. Cela signifie toujours qu’elles ont un passé. »
Oscar Wilde, Portrait de Dorian Gray, chapt.8, 1891

“Une utilisation immodérée et la fidélité d’une génération vieillissante ont rapidement transformé la nuance en un stéréotype caractéristique des femmes d’un certain âge.”
Héliotrope
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“Il s’agit au départ d’une plante originaire du Pérou, l’Heliotropium arborescens de la famille des Boraginaceae. Son nom est issu de deux racines grecques, hélios, le soleil, et tropaios signifiant « tourner » car on croyait que ses fleurs changeaient d’orientation pour suivre la course du soleil. La couleur, à son tour, tire son nom de la floraison violette de la plante. En réalité, cet arbuste, dont certaines espèces donnent des fleurs blanches, ne suit pas la lumière, en tout cas pas autant que le tournesol que l’on appelait aussi héliotrope -à juste titre cette fois. Ce qui distingue en revanche cette plante, c’est son doux parfum de vanille et de cerise. Les Égyptiens l’utilisaient dans la composition des parfums et en faisaient commerce avec la Grèce et Rome.”
“La couleur connut son zénith à la fin du XIXe siècle, période de l’essor économique pour de nombreuses nuances de pourpre et de violet. […] En 1880, [l’héliotrope] était combiné à du vert clair ou à de l’abricot; plus tard, il fut associé au jaune canari, au vert d’eucalyptus, au bronze patiné et au bleu paon. ”



“Dans le langage victorien des fleurs, l’héliotrope signifiait souvent l’attachement, ce qui explique en partie pourquoi il était l’une des rares couleurs que les femmes étaient autorisées à porter après le décès d’un être cher.”
“Bien que la fortune de cette couleur ait subi un effondrement certain dans le monde réel, elle a eu une postérité littéraire distinguée. […] En 1895, Mrs Cheveley […] de la pièce d’Oscar WWilde, Un mari idéal, fait son entrée en héliotrope et diamants […]. Des allusion à l’héliotrope surgissent aussi au gré des pages de J.K. Rowling, D.H. Lawrence, P.G. Wodehouse, James Joyce et Joseph Conrad.”
Violet
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“À Paris, le 27 décembre 1873, un groupe d’artistes fonde la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs. […] Les membres fondateurs – Edgard Degas, Claude Monet, Paul Cézanne, Camille Pissaro, entre autres – pensaient que le style académique était vieillissant et monotone, trop convenu, trop uniformément recouvert d’une couche de vernis mordoré pour capturer le monde réel. La mouvance artistique établie est tout aussi cinglante à propos de cette nouvelle approche esthétique. Dans un article sarcastique du journal Le Charivari, le critique Louis Leroy estime que le tableau de Monet, Impression, soleil levant, n’est qu’une esquisse et non une œuvre achevée.”
“Le mouvement naissant de l’impressionnisme -qui reprend le terme dans un sens positif- sera des années durant la cible régulière d’évaluations dépréciatives de ce genre, mais un sujet de moquerie revenait constamment, celui de leur intérêt récurent pour une couleur en particulier : le violet.
Edmond Duranty, l’un des premiers admirateurs des impressionnistes, écrivait que leurs œuvres « procèdent presque toujours d’une gamme violette et bleuâtre ». Pour d’autres commentateurs, moins impressionnés, cette gamme était assez troublante et ils en concluaient que ces artistes étaient complètement fous, ou tout du moins atteints d’une maladie jusqu’alors inconnue, qualifiée de « violettomanie« .”
“Alfred de Lostalot, dans le compte-rendu d’une exposition personnelle de Claude Monet, a émis l’hypothèse que l’artiste pourrait faire partie de ces rares personnes capables de percevoir la partie ultraviolette du spectre, « lui et ses amis voient violet : la foule voit autrement ; de là le désaccord ».”
“L’attirance de ces artistes pour cette teinte trouvait son origine dans deux théories nouvelles. L’une était la conviction des impressionnistes que les ombres ne sont jamais vraiment noires ou grises, mais colorées, la seconde concernait les couleurs complémentaires. La couleur complémentaire du jaune de soleil étant le violet, il était logique que ce soit la nuance de l’ombre.”

“En 1881, Monet annonça à ses amis qu’il avait enfin découvert la vraie couleur de l’atmosphère. « Elle est violette », déclara-t-il. « L’air frais est violet. Dans trois ans, le monde entier travaillera en violet. ».”











