La vie secrète des couleurs • Kassia St Clair
“Il existe un récit bouddhiste sur le vert. Une divinité apparaît en rêve à un petit garçon et lui dit que pour obtenir tout ce qu’il désire, il lui suffit de fermer les yeux et de ne pas se représenter la mer de couleur verte. L’histoire a deux fins possible. Dans l’une, le garçon réussit et trouve l’illumination; dans l’autre, il est tellement épuisé par son échec perpétuel, qu’il perd progressivement sa santé mentale, puis la vie.”
VERT
Vert
#008000
“Aujourd’hui, le vert évoque des images réconfortantes. Celles de la campagne et des politiques respectueuses de l’environnement. En dépit de son association avec l’envie, elle est généralement considérée comme une couleur pacifique et est souvent associée au luxe et à l’élégance.”
“En latin, le terme de base vert est viridis qui, étymologiquement, se rattache à un ensemble de mots évoquant la croissance, la vigueur et la vie elle-même : vivere, être vert ou vigoureux; vis, force; vir, masculin, viril; virga, tige, verge; peut-être virtus, courage, vertu, et ainsi de suite.”
“De nombreuses cultures associent positivement cette couleur aux jardins et au printemps.”
“En Occident, le vert était particulièrement lié aux rituels de cour printaniers. En latin médiéval, le terme le plus courant pour désigner le printemps est ver […].Le 1er mai, il était d’usage de « s’esmayer », c’est-à-dire de « porter le mai », ce qui signifiait, en pratique, le port d’une couronne ou d’une guirlande feuillue, d’un chapeau végétal, d’un rameau ou d’un tissu vert. Être pris sans verd -sans aucun élément vert, végétal ou textile, sur soi- valait des moqueries ou des brimades. […] Dès le Moyen-Âge, la verdeur est l’état qui précède la maturité et désigne aussi la vigueur de la jeunesse.”

“En dépit de ces associations positives, le vert avait, du moins en Occident, un problème d’image. […] Pour les anciens, le vert était, comme le rouge, une couleur du milieu, située entre le blanc et le noir : de fait le rouge et le vert étaient souvent confondus linguistiquement. Jusqu’au XVe siècle, le terme latin sinople pouvait désigner l’un comme l’autre.
[…] Une des raison de cette désaffection est liée au tabou qui existe depuis longtemps sur la création de teintures et de pigments verts en mélangeant du bleu et du jaune. […] Il existait également, jusqu’à la fin du Moyen-Âge, une profonde aversion pour le mélange de substances différentes, d’une manière qui est difficile à comprendre aujourd’hui.”
“Les artistes ont lutté jusqu’à la fin du XIXe siècle pour obtenir un vert fiable.”

“Les difficultés spécifiques rencontrées par les artisans et les consommateurs ont peut-être contribué au lien symbolique du vert avec le caprice, le poison et même le mal. Le développement et la popularité fulgurante des nouveaux pigments d’arsénite de cuivre [contenant de l’arsenic] au cours du XIXe siècle explique, d’une certaine manière, cette association avec le poison.”
“D’autres chefs d’accusation résultaient de situations préjudiciables ou conflictuelles. En Occident, le vert a commencé à être associé au diable et aux créatures démoniaques à partir du XIIe siècle, probablement en raison des croisades et de l’antagonisme croissant entre chrétiens et musulmans, pour qui cette couleur était sacrée.”
“Le vert absolu est la couleur la plus anesthésiante qui soit, […] semblable à une grosse vache, pleine de santé, couchée, figée, capable seulement de ruminer en contemplant le monde de ses yeux stupides et inexpressifs.”
Vassily Kandinsky
Vert-de-gris
#43B3AE
“Il a fallut trente ans aux éléments pour changer la couleur de [la statue de la Liberté] et la faire passer du cuivre rosé au vert, un délai impensable pour un artiste qui attend son pigment. On ne sait pas à quand remonte la technique d’accélération du procédé, mais on pense qu’elle a été découverte en Occident grâce à l’alchimie arabe.
Les traces de cette origine orientale se retrouve dans l’étymologie. En français, vert-de-gris viendrait d’une déformation de « vert de Grèce », tandis que les Allemands l’appelle Grünspan, soit vert espagnol.
Sa fabrication est similaire à celle de la céruse : des plaques de cuivre sont placées dans des pots, remplis de potasse et de vinaigre, scellés pour deux semaines; les plaques sont ensuite séchées et la patine verte est grattée, réduite en poudre et transformée en pains avec du vin aigre, prêts à être vendus. C’est l’autre hypothèse de l’étymologie française, verte-grez en ancien français, signifiant vert produit par l’aigre. L’autre nom est verdet, contraction de verdet gris, que l’on connaît sous le nom de vert de Montpellier. »
“Comme le prouve le somptueux vêtement de madame Arnolfini, le vert-de-gris peut avoir des effets spectaculaires malgré son instabilité. Les acides utilisés pour le fabriquer attaquaient souvent la surface sur laquelle il était employé, détériorant des enluminures médiévales. Il avait également tendance à se décolorer et à réagir avec d’autres pigments. »
« Tu le trouveras flatteur à l’œil, mais sans durée. »
Cennino Cennini, Libro dell’arte, 1437
Absinthe
#76B583
“Au cours des dernières décennies du XXe siècle, une menace verte effrayait les citoyens européens : la liqueur d’absinthe, composée d’un mélange de plantes et d’arômes, notamment d’absinthe, d’anis, de fenouil et de marjolaine sauvage, écrasé puis imbibé d’alcool et distillé, créant un spiritueux amer de couleur poire.”
“Ce n’était pas du tout une innovation, les Grecs et les Romains de l’Antiquité ayant utilisé des recettes similaires comme insectifuge et antiseptique. À l’origine, la version moderne était également destinée à un usage médical. […] Disponible dans le commerce dès le début du XIXe siècle, elle était encore largement considérée comme un médicament.”
“Sa popularité explose à partir des années 1860 lorsque les producteurs commencent à utiliser pour sa fabrication de l’alcool de grain moins cher. Associée à ses débuts à une vie de bohème dissolue et aux artistes plus ou moins sulfureux […] cherchant l’inspiration dans cette « voie lactée », son attrait se répand rapidement. […] L’absinthe représente alors 90% de la consommation d’apéritifs. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, il se dit que des quartiers entiers de Paris exhalent une légère senteur herbeuse à partir de 18 heures, moment que l’on appelle « l’heure verte », ou encore l’ »onde verte ».”

“À ce stade, l’absinthe devient un problème de santé publique. […] Ce « poison teinté d’émeraude » transforme ceux qui en abusent en « idiots bredouillants », du moins ceux qui ont la chance de survivre à l’addiction et à une mort précoce. […] En France, les médecins commencent à soupçonner que la « fée verte » est vraiment une drogue.”

La Suisse interdit l’absinthe en 1908, puis la France en août 1914 lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

“Des tests ultérieurs ont montré qu’une grande partie des preuves des effets délétères de l’absinthe était un non-sens. L’armoise amère, autre non de la plante, ne provoque ni hallucination ni folie. […] Le vrai problème de l’absinthe est qu’elle est très alcoolisée, tirant entre 55% et 75%. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle siècle, l’Europe connaît un bouleversement social généralisé qui fait sombrer de nombreuses personnes dans l’alcoolisme. […] Mais qu’importe, l’absinthe, avec son rituel semblable à celui de la drogue -c’est « la morphine du gueux »-, ses adeptes à la fois dans la classe ouvrière et la contre-culture, ainsi que sa perverse couleur verte suspecte, était le bouc émissaire parfait.”


Émeraude
#00674F

“Les émeraudes sont un membre rare et fragile de la famille des béryls, colorées en vert en raison de la présence, sous forme de traces, de chrome et de vanadium. Les gisements les plus connus se trouvent au Pakistan, en Inde, en Zambie et dans certaines régions d’Amérique du Sud. Les Égyptiens ont extraits ces pierres précieuses à partir de 1500 av. J.C. pour les placer dans des amulettes et des talismans et, depuis, elles n’ont cessé d’être convoitées.”
“C’est Shakespeare qui a donné ses lettres de noblesse littéraire à la relation entre vert et envie. Dans Le Marchand de Venise, écrit vers la fin des années 1590, il parle de « la jalousie à l’œil vert » et dans Othello, 1603, il place dans la bouche de Iago l’évocation de cette jalousie comme « le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit ». Auparavant , durant le Moyen-Âge, chaque péché mortel avait une couleur qui lui correspondait, le vert était associé à l’avarice et le jaune à l’envie. Ces deux faiblesses humaines sont les principaux moteurs d’une récente saga autour d’une énorme pierre verte : l’émeraude Bahia.”


“Lorsque Lyman Frank Baum écrit Le Magicien d’Oz en 1900, il fait de cette pierre précieuse à la fois le matériau et le nom de la ville que son héroïne et son groupe d’amis essaient de rejoindre. La Cité d’Émeraude, au moins au début du livre, est une métaphore de la réalisation magique des rêve : elle attire les personnages parce qu’ils en attendent tous quelque chose.”

La “lame de Néron” désigne une émeraude concave que l’empereur Néron aurait utilisée comme lentille pour observer les combats de gladiateurs. Les sources modernes confirment que cette tradition existe, mais son exactitude historique reste débattue.
“Les Romains, convaincus que le vert était apaisant pour les yeux en raison de son omniprésence dans la nature, ont pulvérisé des émeraudes pour en faire de coûteux baumes pour les yeux. L’empereur Néron était particulièrement amoureux de cette gemme. Il en possédait non seulement une vaste collection, mais détenait également un exemplaire particulièrement volumineux qu’il utilisait pour observer, selon Suétone, les combats de gladiateurs sans être dérangé par les raillons du soleil.”
Vert Kelly
#339C5E

“L’expression vert Kelly•, qui désigne la couleur de l’herbe printanière arborée [le jour de la Saint-Patrick -le 17 mars- ] est une invention assez récente, qui n’a émergée qu’au début du XXe siècle.” ••
• Kelly, le nom de famille irlandais courant qui qualifie cette couleur, a une étymologie très controversée. Certains pensent qu’il désignait à l’origine un guerrier, d’autres penchent pour une personne religieuse. Green Kelly est à la base une expression américaine.
•• La nuance exacte du vert Kelly ne semble pas fixée de façon absolue, et les diverses traductions qu’on rencontre l’illustre bien. Vert émeraude, comme vert vif, insiste sur l’intensité, vert tilleul ou forêt sur l’aspect végétal, et à ce titre vert trèfle bénéficie d’une motivation supplémentaire de sens. Pour traduire sans trahir, la solution la plus élégante est cependant… vert irlandais!


Vert de Scheele
#478800
“En 1775, un scientifique suédois, Carl Wilhelm Scheele, étudiait l’arsenic lorsqu’il découvrit l’arsénite de cuivre, un composé vert. Il comprit immédiatement […] son potentiel commercial au sein d’une industrie en manque de pigments et de colorants dans cette gamme chromatique. Sa production commença presque immédiatement et le monde tomba amoureux de ce vert suédois. On l’utilisait comme pigment d’artiste, mais aussi pour imprimer des tissus d’ameublement et des papiers peints, teindre des fleurs artificielles, du papier, des étoffes d’habillement et même colorer des confiseries.”


“En 1858, on estimait qu’il y avait environ 260 km2 de papier peint à l’arsenite de cuivre en Grande-Bretagne dans les maisons, hôtels, hôpitaux et salles d’attente des chemins de fer, et en 1863, The Times évaluait entre 500 et 700 tonnes la quantité de vert de Scheele fabriquée chaque année dans le pays pour satisfaire une demande croissante.”

“Cependant, alors qu’il semblait que cet appétit dévorant pour les tonalités vertes ne serait jamais satisfait, des rumeurs inquiétantes et une série de morts suspectes ont commencé à calmer les ardeurs des consommateurs. […]
Alors que de plus en plus de personnes succombaient après des symptômes similaires, médecins et scientifiques commencèrent à effectuer des tests sur toutes ces productions vertes. Un article paru dans le British Medical Journal en 1871 signale que le papier peint vert se rencontre dans toutes sortes de maisons […]; un échantillon de 40 cm2 d’un tel papier s’est avéré contenir suffisamment d’arsenic pour empoisonner deux adultes. «

« G. Owen Rees, médecin à l’hôpital Guy’s de Londres effectua d’autres test en 1877 et découvrit avec horreur qu’une « mousseline d’un très beau vert pâle » utilisée en couture contenait plus de 60 grains d’un composé d’arsenic dans moins d’un mètre carré.”
Terre verte
#545F5B
“Également connue sous le nom de terre de Vérone, la terre verte est un ensemble plutôt métissé de terres naturellement pigmentées de teintes et de compositions minérales variées. Les agents de coloration verts sont généralement la glauconite et la céladonite, mais peuvent également contenir de nombreux autres minéraux. Ces pigments sont extraits en grande quantité dans divers endroits d’Europe, notamment à Chypre et à Vérone, et se déclinent dans une gamme de couleurs qui vont d’un vert forêt profond à des nuances reptiliennes, voire une teinte assez belle de brume marine. Leur inconvénient est leur faible pouvoir colorant, mais ils sont tous stables et durables, plutôt transparents, fonctionnent parfaitement avec tous les supports confèrent aux huiles une texture particulière, presque beurrée et, de manière cruciale, font partie des rares pigments verts facilement disponibles.”


“L’art rupestre est dominé par les bruns, les blancs, les noirs et las rouges; l’utilisation de bleus et de verts est presque inconnue. Pour le bleu, qui est très rare sous forme minérale, cela n’a rien de surprenant, mais l’absence de vert l’est certainement davantage, les terres vertes étant largement disponibles, faciles à traiter et à utiliser. Elles furent d’ailleurs beaucoup utilisées par la suite comme on peut le voir dans une magnifique fresque naturaliste représentant un arbre peinte à Stabies, une ville près de Pompéi également détruite par l’éruption du Vésuve en 79.”
“La terre verte a toutefois pris toute son importance lorsque les artistes ont découvert qu’elle était parfaite en sous-couche pour atténuer le teint rose pâle de la peu européenne; on appelle ce fond coloré verdaccio.”
[Dans le Traité des Arts (Libro dell’arte) de Cennino Cennini] “la terre verte et ses utilisations y sont mentionnées abondamment. Il note avec enthousiasme que le pigment convient à tout, des visages aux draperies, et fonctionne aussi bien a fresco (sur plâtre humide) que a secco (sur plâtre sec).”
“Quand tu as fini de colorer vêtements, arbres, fabriques, montagnes, il faut en venir à colorer les visages. Il convient de les commencer de cette manière : aie un peu de terre verte avec un peu de blanc bien encollé, étends-les d’eau, donnes-en deux couches sur le visage, les pieds, les mains et sur tous les nus. Mais cette première couche sur des visages jeunes qui ont la carnation fraîche doit être encollée avec des jaunes d’œufs pondus en ville, parce qu’ils sont plus blancs que ceux que font les poules à la campagne ou dans les villas. Ces derniers, par leur couleur, sont bons à tempérer les carnations de vieillards et d’hommes bruns.”
Cennino Cennini, Libro dell’arte
Avocat
#676232

“La marée noire de Santa Barbara [février 1969] a marqué un tournant mondial dans la perception de la planète et de sa fragilité, en particulier aux États-Unis. Le premier Jour de la Terre fut célébré le 22 avril de l’année suivante […]. Au cours de la décennie suivante, l’état environnemental du monde occupe une place de plus en plus importante dans l’opinion publique. La photo, prise le 7 décembre 1972 par l’équipage d’Apollo 17 en route vers la Lune, restitue pour la première fois une vision de la planète dans sa globalité, et dans sa vulnérabilité. […] C’est à cette époque que la couleur verte devient le symbole de la nature”
“Ces grandes idées et cette préoccupation naissante pour l’environnement se sont traduites par une palette de couleurs dites retour-à-la-nature où dominent des nuances un peu éteintes perçues comme liées à la terre et à la campagne: orange brûlée, jaune allant de safran à moutarde et, surtout avocat. Cette nuance qui semble désormais si datée, a régné durant les années 1970.”

[Aujourd’hui] “Même si les partisans des macramés et tapis en peluche de couleur avocat sont minoritaires, le Persea americana, « avocat » en latin, est devenu le fruit […] à la mode dans une nouvelle forme de consommation de luxe reposant sur le concept de santé naturelle.”

“Depuis plusieurs années, bien au-delà de la Californie -c’est-à-dire presque partout- [l’avocat est devenu] la pièce maîtresse d’un style de vie sain. Et comme c’est l’un des rares « bons » gras pour la santé cardiaque sur lequel s’accordent les nutritionnistes, la consommation mondiale d’avocats a explosé, se comptant désormais en dizaine de milliards d’unités, soit plus de 5 millions de tonnes par an, et la pente reste ascendante.”
Céladon
#B8CCBA
Le livre L’Astrée de Honoré d’Urfé, publié entre 1607 et 1627, est une comédie pastorale de 5399 pages et 60 livres, qui raconte la quête entreprise par le berger Céladon pour reconquérir sa bien-aimée. Ce prototype du roman fleuve fut largement traduit et diffusé dans toute l’Europe et donna naissance à la mode vestimentaire vert sylvestre façon Céladon.

“Le nom Céladon était si étroitement lié à cette nuance particulière, un vert forestier nuageux, qu’il fut rapidement utilisé pour désigner une sorte de céramique de la même couleur importée d’Orient. Les Chinois fabriquaient des objets en céladon depuis des siècles avant la naissance du héros d’Urfé”
“Habituellement d’un vert grisé -bien que les couleurs puissent varier énormément, des bleus aux gris en passant par les ocres et même les noirs – ces céramiques sont caractérisées par la présence de fer dans l’argile et d’oxyde de fer, d’oxyde de manganèse et de quartz dans la glaçure. Les pièces sont cuites à un peu moins de 1150 degrés, les niveaux d’oxygène étant considérablement réduits à la moitié de la cuisson, et beaucoup laissent voir de minces réseaux de fissures dans leur glaçure, aussi fin que le réseau des veines dans une feuille, obtenu intentionnellement pour que la surface ressemble à du jade.”


“Bien que la méthode soit originaire de Chine, des céramiques similaires ont été produites par la dynastie Goryeo dans la péninsule coréenne entre 918 et 1392. […] Une variante, appelée mi se, « couleur mystérieuse » [un vert olive plutôt terne], fut longtemps la céramique la plus distinguée fabriquée en Chine, réservée à la demeure impériale.”













