La vie secrète des couleurs • Kassia St Clair
“Bien qu’il puisse être emblématique de la richesse du sol dont nous tirons notre nourriture, nous ne montrons jamais notre gratitude aux bruns et aux marrons. Sans doute parce que ces couleurs ne renvoient pas seulement à la terre à laquelle nous retournerons un jour, mais aussi à celles de la boues, de la crasse et des excréments.”
BRUN
Brun
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“Le marron et le brun souffrent aussi de n’être pas des couleurs au sens strict, mais des teintes, des nuances. On ne les trouve pas sur la roue chromatique : pour les obtenir, il faut assombrir les jaunes, les oranges, voire certains rouges impurs, ou encore mélanger les trois couleurs primaires, rouge, jaune et bleu.”

“Les oxydes de fer, appelés ocres, sont parmi les composés les plus répandus à la surface de la Terre. Ils sont également parmi les premiers pigments utilisés par l’humanité. Le bétail, les cerfs, les lions et les empreintes de main trouvés sur les murs des grottes préhistoriques tirent leur chaude couleur brune et marron de ces pigments .”
“La période artistique la plus associée aux bruns, celle de qui les valorisait pour eux-mêmes, est l’époque qui a suivi la Renaissance. Les figures principales des œuvres du Corrège, du Caravage ou de Rembrant se présentent comme des îles lumineuses dans des espaces envahis par les ombres. Tant d’obscurité exigeait une extraordinaire palette de pigments bruns -certains translucides, d’autres opaques, certains chauds, d’autres froids- pour éviter aux œuvres de paraître plates, sans relief.”

“Antoine Van Dyck, artiste hollandais actif dans la première moitié du XIIe siècle, était si doué avec un pigment brun naturel récolté dans les dépôts de tourbe ou de lignite de la terre de Cassel, que celui-ci prendra le nom de brun Van Dyck.”

Kaki
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“Le premier a avoir eu l’idée [de l’uniforme kaki] est Sir Harry Lumsden, qui avait formé un corps de guides à Peshawar, dans l’actuel Pakistan, en 1846. Souhaitant leur donner un uniforme approprié, il acheta des mètres de tissu de coton blanc dans un bazar de Lahore, ordonna de le faire tremper et de le frotter avec la boue de la rivière locale avant d’y faire couper des tuniques et des pantalons amples. Cela, espérait-il, « les rendrait invisibles dans un pays de poussière ». C’était révolutionnaire. Pour la première fois dans l’histoire des armées régulière, un uniforme officiel avait été conçu non pour se faire remarquer, mais pour se fondre dans le paysage. »
“Le français emprunta Khaki à l’anglais pour nommer un brun jaunâtre, mais comme pour la plupart des couleurs, le kaki ne correspond pas à une nuance précise. Pendant les première années, le mot resta similaire à son modèle anglais, mais il finit par perdre son h, ce qui entraîna l’homonymie avec le nom, d’origine japonaise, du fruit kaki, d’un rouge orange. »
Chamois
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“Brun clair ou jaune foncé, la couleur chamois, même si elle évoque la robe de l’animal du même nom […] tire en fait son nom de la peau de chamois. Il s’agit d’un type de cuir très souple fabriqué selon une technique artisanale, le chamoisage, utilisée notamment dans la ganterie.”

“Tandis que l’anglais utilise le mot buff, c’est en français le terme chamois qui qualifie le plus souvent la couleur des vêtements en peau de buffle, ou de bœuf, en usage aux XVIe et XVIIe siècles. Il s’agit d’un cuir épais et robuste, préparé de la même manière et servant initialement à confectionner des pièces d’habillement -manteaux et cuirasses- jouant un rôle de protection pour les militaires, tout en étant plus légères et seyantes que des armures.”

“Dans les deux toiles du peintre lorrain Georges de la Tour, La diseuse de bonne aventure et Le tricheur à l’as de carreau ( dans les années 1635), le jeune homme de bonne famille en train de se faire plumer dans le premier et l’escroc dans le second portent tous deux un justaucorps en peau de buffle dont la couleur est qualifiée de chamois dans les diverses descriptions.”


“Lorsque les représentants des États-Unis naissants se réunissent au deuxième congrès continental à l’été 1775, Washington porte un nouvel uniforme, celui bleu et chamois de la Fairfax Independent Company of Volunteers.[…]
Depuis sa promotion comme l’une des couleurs des nouveaux États-Unis d’Amérique, le chamois est devenu un symbole de la liberté.”
Fauve
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“Pour l’esprit médiéval, les tissus restant proches de leurs couleurs naturelles étaient destinés aux pauvres […]. Ceux qui en avaient les moyens préféraient arborer des vêtements teints en écarlates profonds ou en pourpres accrocheurs. Le tawny [du français tanné], avec ses nuances orangées proches de la rouille, était trop proche du règne animal pour séduire les riches et les puissants.
De ce règne animal justement, le français -faute d’avoir fait évoluer tanné comme le tawny anglais- est allé chercher l’adjectif fauve. Il sert notamment pour désigner la nuance des cuirs dans leur couleur naturelle, non teint, un brun ocre orangé ou rougeâtre, et s’oppose en ça au chamois qui tire plus sur le jaune.”


“Au XVIe siècle cependant, les attitudes envers les couleurs ont commencé à changer et avec elles la fortune de ces teintes brunes, mais chaleureuses. Cela était en partie lié à l’amélioration des techniques de teinture.”
“C’est dans le domaine artistique, en France, que le fauve a connu un regain au tout début du XXe siècle. Tout d’abord, si le nom fauve désigne les mammifères carnivores comprenant les félins, mais aussi les ours, hyènes et canidés, l’adjectif peut désigner le pelage ou la robe de n’importe quel animal quand elle est de cette couleur brune ou beige, teintée d’orange ou de rouge. Ce sont pourtant des nuances qui sont très majoritairement absentes de la palette du fauvisme […]. Dans les œuvres des fauves aux coloris exubérants, le fauve est pratiquement absent.”

Brun roux
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“Le mot brun démontre qu’une couleur vit davantage dans l’imagination des générations successives que dans une référence nette à une nuance précise. Prononcer brun aujourd’hui peut évoquer plusieurs teintes.
[…] Il peut qualifier une atmosphère nocturne, comme l’illustre l’expression à la brune pour désigner le soir, le crépuscule, et on comprend alors pourquoi il a pu être utilisé comme synonyme de malheureux, de funeste, voire de mélancolique.”
[…]
“ Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i. ”
Ballade à la Lune, Alfred de Musset, Contes d’Espagne et d’Italie, 1829
“Dans un autre contexte, il renvoie à « une couleur qui rappelle celle des feuilles mortes » d’après le Trésor de la langue française, ce qui implique un champ chromatique plutôt large, où dominent l’orangé, la rouille, les rouges sombres, toutes tonalités qui tirent le brun vers le roux. »

« Les Anglo-saxons ont la chance de posséder un mot pour désigner cette teinte, russet, le genre de terme qui est toujours un petit problème pour un traducteur, quant il faut lui trouver un équivalent, et qui peut vite mener au contresens.”

“Des feuilles mortes, on glisse aisément à l’automne au sous-bois où gambadent les écureuils -d’un beau brun roux- et aux forêts abritant le gibier. Gibier qu’on accommodera d’une sauce brune, comme le recommande la tradition. culinaire, préparée à partir d’un roux -un mélange de farine et de matière grasse, coloré à feu moyen- […] La boucle est bouclée. »
Au Royaume-Uni, russet désignait un type de tissu pendant le Moyen-Âge.
“Bien que russet ait été utilisé comme adjectif de couleur à partir des années 1400, ce n’est qu’au XVIe siècle qu’il est devenu, pas de façon systématique, plus brun que gris. »
“Les Franciscains, l’Ordre des Frères mineurs très actif au cours du Moyen-Âge, ont été surnommés en Grande-Bretagne les greyfriars (« frères gris ») en raison de leur froc en russet. »

Sépia
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“L’encre de seiche a longtemps été utilisée comme pigment par les écrivains et les artistes.
[…] Léonard de Vinci aimait utiliser la tonalité chaude de la sépia dans ses croquis. Le coloriste Georges Field la décrit en 1835 comme « une puissante couleur brun sombre, d’une texture fine« et recommande son utilisation en aquarelle et en lavis. Victor Hugo était un amateur averti de la technique du lavis à la sépia.”

“Aujourd’hui, bien que les artistes graphiques tiennent toujours la sépia en haute estime pour ses nuances d’un brun violacé, il est probable que le mot soit bien plus utilisé dans le domaine de la photographie. À l’origine, les images étaient traitées chimiquement pour remplacer le noir de l’argent métallique du tirage par du monosulfure, un composé brun plus stable qui les rendait plus durables et les parait d’une symphonie d’ocres chauds.”
Terre d’ombre
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“Le 18 octobre 1969, profitant d’une violente tempête, un groupe d’hommes pénètre par effraction dans l’oratoire de San Lorenzo à Palerme et dérobe une toile, d’une valeur inestimable, de la main de Michelangelo Merisi Caravaggio.”
“Les rares photos qui demeurent, et la reproduction en taille réelle de grande qualité qui en a été tirée et a pris sa place en 2015 dans l’oratoire, montrent une composition très sombre où les figures se détachent, visage incliné, sur un fond nocturne. Comme beaucoup d’autres œuvres de Caravage, ce tableau doit probablement l’intensité dramatique de son clair-obscur à l’utilisation de la terre d’ombre.”

“Bien que certains croient que la dénomination terre d’ombre indique l’origine géographique de ce pigment dont un des gisements aurait été l’Ombrie, une région de l’Italie centrale, il est bien plus probable qu’elle vienne de la capacité de sa couleur brune à restituer les ombres. […] La terre d’ombre est l’un des pigments d’oxyde de fer communément appelé ocre.”
“La terre d’ombre est l’un des plus anciens pigments connus utilisé par l’homme [cf. grottes d’Altamira en Espagne, Lascaux en France…]. […] L’époque où la terre d’ombre prend véritablement son essor est celle du ténébrisme dramatique des artistes du maniérisme et du baroque, avec des représentants aussi variés que Rembrandt et Joseph Wright de Derby.”


Brun momie
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Pendant des siècles, des momies ont été déterrées et réutilisées de diverses manières.
“La momification a été une pratique d’inhumation courante en Égypte durant plus de 3000 ans. […] Bien que certaines momies -en particulier celles des riches et des nobles, lorsque les bandelettes les emmaillotant contenaient de l’or, des amulettes ou des bijoux- avaient une valeur en elles-mêmes, ceux qui les exhumaient en avaient le plus souvent après une autre chose : le bitume.”
Le mot persan, passé en arabe, pour bitume était mum ou mumiya
“Les apothicaires vendaient aussi des pigments, il n’est donc pas surprenant que cette riche poudre brune se retrouve sur les palettes des peintres. Le brun momie, parfois aussi appelé brun égyptien ou caput mortuum (tête d’homme mort), fut utilisé en peinture, généralement mélangé à une huile siccative et un vernis ambré, du XIIe au XXe siècle.”

“Le peintre préraphaélite Edward Burne-Jones n’a compris le lien entre le brun momie et les vraies momies que lors d’un déjeuner dominical en 1881, quand un ami a raconté qu’il venait d’en voir une dans l’entrepôt d’un marchand de couleurs. Burne-Jones était tellement horrifié qu’il s’est précipité dans son atelier pour trouver son tube de brun momie et a insisté pour lui donner une sépulture.”
“Peu à peu cependant, vers la fin du XIXe siècle, les besoin en momies, authentiques ou non, ont diminué. Les artistes étaient de plus en plus insatisfaits de la permanence et de la finition du pigment, sans parler de son origine.”
Taupe
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“Peu avant 1932, le British Color Council (BCC) a commencé à travailler sur un nouveau projet, créer un catalogue normalisé de couleurs […].
Albert Henry Munsell, artiste et enseignant américain, travaillait à la cartographie tridimensionnelle des couleurs depuis les années 1880. Le système qui porte son nom a été achevé à partir de la première décennie du XXe siècle et est depuis utilisé avec des ajustements mineurs. A. Maerz et M.R. Paul, qui sont partis de travaux de Munsell, mais souhaitaient y adjoindre les noms usuels des couleurs, ont publié leur Dictionary of Colour -inspiré du dictionnaire anglais de Samuel Johnson– en 1930 à New York.”
“Tous avaient bien compris la difficulté de la tâche : les couleurs sont difficiles à cerner; elles peuvent changer de nom au fil du temps, ou la nuance associée à un nom peut se transformer de manière radicale d’une décennie ou d’un pays à l’autre. Collecter et assembler les termes de couleur et les échantillons a pris 18 mois au BCC; Maerz et Paul ont travaillé sans relâche sur cette tâche pendant des années. Une couleur en particulier a posé des problèmes aux deux équipes : le taupe.”


“Ils n’ignoraient pas que ce terme, usité en anglais pour indiquer un gris brun était un mot français désignant un petit mammifère fouisseur quasi aveugle […] dont la traduction anglaise est mole, mais étaient un peu déroutés par le fait que la couleur d’une taupe -l’animal- était, selon un large consensus, « un gris profond plutôt froid ». Le BCC a pris le parti de conserver pour la couleur taupe une nuance de gris tirant sur le marron, mais Maerz et Paul [ont conclu que] ce que l’on entend généralement par la nuance taupe « représente un écart considérable par rapport à la couleur habituelle du pelage d’une taupe ». L’échantillon inclus dans leur livre fut donc « une correspondance exacte avec la couleur réelle moyenne de la taupe française ».”
“Malgré les efforts transatlantiques visant à ramener cette couleur à celle se rapprochant du mammifère éponyme, le taupe en tant que mélange de gris et de brun a continué à prospérer. [… Aujourd’hui] le taupe désigne tout un éventail chromatique de gris mêlés de marron et est qualifié de teinte intemporelle, neutre, discrète, sourde -il ne reflète pas la lumière-, indémodable et souple, car s’accordant à tous les styles et à nombre d’autres couleurs.”
#483C32
couleur Taupe déterminée dans le Dictionary of Color de Maerz et Paul






