La vie secrète des couleurs • Kassia St Clair
“Tout le monde, même les non voyants, possède un récepteur spécial qui détecte la lumière bleue. C’est crucial car c’est notre réponse à cette partie du spectre, présente naturellement dans les concentrations les plus élevées au lever du jour, qui amorce notre rythme circadien, l’horloge interne qui nous aide à dormir la nuit et à rester éveillés le jour.”
BLEU
Bleu
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“Au cours des années 1920, l’artiste catalan Joan Miró a réalisé un ensemble de tableaux radicalement différents de ce qu’il avait fait auparavant. Parmi eux une grande toile créée en 1925 et presque totalement vierge, hormis une forme nuageuse myosotis avec en dessous la mention manuscrite « ceci est la couleur de mes rêves ».”

La place discrète du bleu dans les activités humaines et la difficulté qui existe dans plusieurs langues anciennes pour nommer cette couleur ont conduit plusieurs savant du XIXe siècle à se demander si les hommes et les femmes de l’Antiquité voyaient le bleu, ou du moins s’ils le voyaient tel que nous le voyons. Aujourd’hui ces questions ne sont plus d’actualité. Mais le faible rôle social et symbolique joué par le bleu dans les sociétés européennes pendant plusieurs millénaires, du néolithique jusqu’au cœur du Moyen Âge, demeure un fait historique indéniable sur lequel il convient de s’interroger.
Michel Pastoureau – BLEU histoire d’une couleur
“Une étude du XIXe siècle sur les termes de couleur utilisés par les auteurs chrétiens avant le XIIIe siècle révèle que le bleu était le moins utilisé, à peine 1% du total.
C’est au cours du XIIe siècle qu’un changement radical de produit. L’abbé Suger […] croit avec ferveur que les couleurs -en particulier les bleus- sont d’essence divine. ”

“C’est [à l’abbaye de Saint-Denis à Paris dans les années 1130 et 1140] que les artisans ont perfectionné la technique de coloration du verre au cobalt pour créer les fameux vitraux teintés de bleu dont la technique sera réutilisée dans les cathédrales de Chartres et du Mans. À la même époque, la Vierge commence à être représentée vêtue d’une robe bleu vif.”

“Bien que [le précieux pigment outremer] soit fabriqué à partir d’une pierre et que [l’indigo] soit un colorant tiré des feuilles fermentées d’une plante, ils partagent bien plus qu’on ne l’imagine. Les deux nécessitent des soins attentifs, de la patience et même du respect dans leur extraction et leur création. […] La demande en pigment, dont la rareté exacerbait le désir d’en obtenir, alimente un cycle tarifaire vertigineux qui ne prend fin qu’au XIXe siècle, au moment où apparaissent des alternatives synthétiques.”
“Bien que traditionnellement couleur de la tristesse, de nombreuses cultures, y compris les anciens Égyptiens, les Hindous et les Touaregs de l’Afrique du Nord, ont accordés au bleu une place particulière dans leur vie quotidienne. Un grand nombre d’entreprises et d’organisations ont recours à une tonalité de bleu sombre, dans leur logo et leurs uniformes [cf. bleu marine], pour exprimer une fiabilité anonyme. […] À la fin du XIIe siècle, la famille royale de France adopte un nouveau blason -une fleur de lys dorée sur un fond azur- […] et toute la noblesse européenne lui emboîte le pas.”
“Une enquête récente menée dans dix pays différents sur quatre continents a révélé que le bleu est de loin la couleur préférée des gens. Des enquêtes similaires menées depuis la Première Guerre mondiale ont donné des résultats identiques. Il semble que le bleu, jadis considéré comme la couleur des dégénérés et des barbares, ait conquis le monde.”
Outremer
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“L’itinéraire [de la route de la soie -l’une des routes commerciales les plus fréquentées et les plus influentes de tous les temps- ], qui traverse les montagnes de l’Hindū Kush, était emprunté par les caravanes qui faisaient la navette entre l’Orient et l’Occident. L’outremer était d’abord transporté à dos d’âne et de chameau, sous forme de blocs de lapis-lazuli •, jusqu’à la côte syrienne avant d’être embarqué sur des navires à destination de Venise, puis diffusé dans toute l’Europe.”


“Son nom lui-même, outremer, du latin ultramarinus signifiant « au-delà des mers », indiquait qu’il venait de très loin.”
« illustre, beau et parfait, au-delà de toutes les autres couleurs; on ne pouvait rien en dire, ni en faire, que sa qualité ne surpassait pas. »
Cennino Cennini, Libro dell’arte, 1437
“La pierre taillée et polie était utilisée à des fins décoratives dans l’Égypte ancienne et à Sumer, mais n’a été utilisée comme pigment, semble-t-il que bien plus tard.”

“Les exemples les plus anciens d’utilisation du lapis en tant que pigment se trouvent au Turkménistan chinois, dans un petit nombre de peintures murales du Ve siècle, et à Bâmyân, dans les fresques du VIIe siècle provenant d’un temple rupestre.”
“Le long trajet depuis les mines d’Asie jusqu’en Europe avait un impacte notable sur le prix de l’outremer, ce qui influençait son utilisation -ou non. Les artistes italiens, en particulier les Vénitiens […] ont été relativement prodigues avec l’outremer. […] La différence de prix et de qualité incite les artistes à acheter des pigments directement à Venise s’ils travaillent à des commandes prestigieuses.”

« […] Les raisons de toute cette attention étaient à la fois pratiques et émotionnelles. Alors que de nombreux autres pigments bleus sont teintés de vert, l’outremer est un vrai bleu, se rapprochant parfois du violet, et il est extraordinairement durable.”

“Son prestige est également lié à celui du lapis-lazuli brut. L’émergence de cette couleur en Occident à coïncidé avec la dévotion -croissante à partir de la Renaissance- pour la Vierge Marie. Au tout début du XVe siècle, les artistes représentent de plus en plus souvent la Vierge vêtue de manteaux ou de robes bleu outremer, signe matériel de leur estime ou de sa divinité.•”
• C’était particulièrement le cas dans le sud de l’Europe. En Europe du Nord, en particulier aux Pays-Bas, où l’outremer était plus rare et où le colorant écarlate demeurait le signe prééminent de richesse et de distinction, Marie était souvent vêtue de rouge.
“La Société d’encouragement pour l’industrie nationale [décide d’offrir] en 1824 une récompense de 6000 francs à celui qui découvrirait un moyen permettant de fabriquer le bleu outremer artificiellement à un prix abordable. Quatre ans plus tard, le prix fut attribué au chimiste français Jean-Baptiste Guimet. […] La technique consiste à chauffer à plusieurs centaines de de degrés un mélange de kaolin, de soude caustique, de charbon de bois, de quartz et de soufre. Le résultat est une substance vitreuse verte qui, une fois pulvérisée et lavée, est chauffée à nouveau pour créer une poudre d’un bleu intense.”
“L’outremer naturel pouvait se vendre jusqu’à 2500 fois plus cher que son cousin synthétique, le bleu Guimet, devenu la norme dans les années 1870. […] Malgré cela, le nouveau venu devait encore faire face à des résistance, les artistes se plaignant qu’il soit trop unidimensionnel, et, de fait, ses particules ayant toutes la même taille, elles reflètent la lumière de la même manière et il leur manque la profondeur, la variété et l’intérêt visuel du pigment minéral.”
“L’artiste français d’après-guerre Yves Klein l’a de son côté agréé sans réserve. Il a breveté en 1960 l’International Klein Blue, non pas une nuance de bleu -comme on le croit trop souvent- mais un procédé associant du bleu outremer synthétique à un liant. Il l’a utilisé pour créer ses œuvres emblématiques, des toiles d’un bleu lustré, velouté ou texturé, connues sous le nom de série IKB. C’est par ces monochromes apparemment simples qu’il matérialisa l’idée de “sensibilité picturale à l’état pur”.”
Bleu de cobalt
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“Le 29 mais 1945, peu après la libération de la Hollande, Han Van Meegeren, artiste et marchand d’art, est arrêté pour avoir collaboré avec les nazis. Il avait non seulement amassé une fortune suspecte pendant l’Occupation, mais avait également vendu à Hermann Göring Le Christ et la Parabole de la femme adultère, l’une des première œuvres de Vermeer. S’il était reconnu coupable, il pouvait être pendu.
Van Meegeren a vigoureusement nié l’accusation et l’a contrée avec une affirmation étonnante. Le Vermeer n’en était pas vraiment un, il l’avait peint lui-même. Au pire, il serait jugé coupable de contrefaçon […] Certains des tableaux réalisés durant sa carrière de faussaire -plusieurs Vermeer et quelques Peter de Hoochs, entre autre- étaient exposés dans des musées et salués par les critiques comme des chefs-d’œuvres perdus de longue date. Van Meegeren a prétendu en avoir tiré 8 millions de florins, l’équivalent de 29 millions d’euros. Lorsque des directeurs de musées et des critiques ont refusé de le croire, il s’est retrouvé dans une position inhabituelle, celle de devoir convaincre de sa culpabilité.
[… Il avait prêté attention aux détails techniques.] Il avait également pris soin de peindre sur d’anciennes toiles présentant des craquelures authentiques et de choisir des pigments disponibles au XVIIe siècle, sauf pour l’un d’entre eux. Cet intrus, une nuance particulière de bleu, contenait un pigment créé 130 ans après la mort de Vermeer, le bleu de cobalt.
[…] La présence de cobalt dans l’œuvre de Van Meegeren l’avait démasqué et ses œuvres furent retirées des murs des musées et cachées avec soin. En novembre 1947, deux ans après son arrestation, il fut finalement reconnu coupable […pour faux et tromperie, et condamné à la peine minimale d’un an de prison], mais mourut, certains disent le cœur brisé, le mois suivant.”
“Il n’est pas étonnant que Van Meegeren ait commis cette errur, le bleu de cobalt étant l’un des bleus spécifiquement créés comme substitut synthétique de l’outremer. Le chimiste français Louis-Jacques Thénard était persuadé que la clef se trouverait dans le cobalt. Cet élément, utilisé par les potiers de Sèvres dans leurs glaçures bleues, était déjà utilisé pour fabriquer les tuiles couleur de ciel des mosquées persanes. Le cobalt était également présent dans les célèbres vitraux médiévaux bleu iris de Chartres et de Saint-Denis à Paris ainsi que dans un pigment bon marché, le smalt. En 1802, Thénard fit enfin la découverte qu’il espérait, un mélange d’arséniate de cobalt ou de phosphate de cobalt et d’alumine, porté à haute température, produisit un beau bleu profond.”


Indigo
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“En 1882, le British Museum a acquis un objet qu’on mettra plus de 110 ans à décoder. L’artefact est une petite tablette d’argile, d’environ 7 cm2 sur 2 cm d’épaisseur, couverte d’un texte en caractère minuscules tracés à Babylone entre 600 et 500 av. J.C. Au début des années 1990, lorsque des universitaires ont finalement déchiffré la traduction, ils ont découvert […] une série d’instructions pour teindre de la laine en bleu foncé. Bien que cela ne soit pas mentionné, la description du processus, avec toutes ses immersions répétées, incline à penser que le colorant était l’indigo.”
“Pendant longtemps, on a supposé que les graines des plantes à indigo et le savoir-faire pour les transformer en teinte bleu nuit étaient parvenus en Occident par le biais des échanges commerciaux, depuis l’Inde vers le Moyen-Orient et l’Afrique. La trace de cette hypothèse subsiste dans le nom lui-même, le grec indikon et le latin indicum signifiant « de l’Inde », allusion à la contrée d’où les Gréco-romains l’importaient. On pense aujourd’hui que le processus a plutôt été découvert de manière indépendante et à des époques différentes à travers le monde.”

“Il existe de nombreuses espèces de plantes qui produisent de l’indigo -le pastel en est une- mais la plus convoitée pour son colorant est l’indigotier (Indigifera tinctoria). […] Bien que, contrairement au pastel, l’indigotier soit un « fixateur d’azote » et donc soit bon pour les sols, il reste capricieux et sujet aux accidents. […] Le feuillage récolté est ensuite mis à fermenter dans une solution alcaline. Le liquide récupéré est vigoureusement agité pour être aéré, ce qui permet la formation d’un sédiment bleu. Moulé en blocs, il est mis à sécher avant d’être commercialisé. Malgré les produits chimiques et les équipements modernes mis à notre disposition, le processus d’extraction du colorant à partir des feuilles demeure fastidieux.”

“Parce qu’il n’a cessé d’être convoité, l’indigo est depuis toujours -du moins aussi loin que nous avons des traces de son utilisation- l’un des fondements du commerce mondial. […] Malgré l’adoption lente par l’Europe de l’indigo importé -principalement en raison de la résistance des producteurs locaux de pastel-, l’essor du colonialisme au XVIe et XVIIe siècles et la perspective de fortunes à réaliser ont eu raison de leur résistance et le commerce est devenu presque frénétique. […] Les nouvelles routes commerciales, combinées à un recours massif à l’esclavage et au travail forcé dans le Nouveau Monde et en Inde, ont entraîné une baisse des prix.”
“Après la découverte du secret des colorants à l’aniline par William Perkin en 1856, la mise au point d’une version synthétique de l’indigo n’était qu’une question de temps. Malgré une première percée en 1865, il faudra attendre 30 ans pour que le chimiste allemand Adolf von Baeyer, avec le soutien du géant pharmaceutique BASF pour un montant de 20 millions de marks-or, puisse enfin mettre l’indigotine sur la marché.
Alors qu’il était d’un luxe comparable à celui de la pourpre de Tyr, l’indigo est devenu la couleur de la main-d’œuvre en « cols bleus », en Europe, mais aussi au Japon et en Chine. […] C’est curieusement cette association au vêtement de travail qui a constitué le legs le plus durable de ce pigment sous la forme du blue-jeans.”
Bleu de Prusse
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» Rien, peut-être, n’est plus étrange que le procédé par lequel on obtient le bleu de Prusse, et on doit reconnaître que si le destin n’y avait pas mis la main, une théorie complexe aurait été nécessaire pour l’inventer. «
Jean Hellot, 1762, cité dans Ball Histoire vivante des couleurs
Commercialisé à partir de 1710 sous le nom de bleu de Berlin, le bleu de Prusse est découvert par hasard entre 1704 et 1706 par un fabricant de couleur berlinois, Johann Jacob Diesbach. Le droguiste, en voulant fabriquer de la laque cramoisie, vînt à manquer de potasse et va s’en procurer auprès du chimiste et pharmacien Johann Konrad Dippel. Pourtant cette fois le mélange ne vira pas au rouge, mais au bleu profond. Dippel, à qui Diesbarch demanda explication, déduira par la suite que la potasse vendue ayant été contaminée par de l’huile animale, elle avait réagit étrangement avec le sulfate de fer. Dans un contexte où l’on recherchait de bons substituts au bleu outremer trop cher, Dippel flaira la bonne affaire, et mit le nouveau pigment sur le marché, conservant secrète sa formule jusqu’en 1724.

“Ses nuances sont présentes dans les œuvres d’artiste aussi divers que William Hogarth, John Constable, Van Gogh et Monet, et il faisait les délices des peintres et graveurs sur bois japonais. C’est aussi le bleu privilégié de Picasso lors de sa période bleue. […] Il est toujours assez utilisé.

La sculpture topographique plate d’Anish Kapoor, A Wing at the Heart of Things, créée en 1990, est faite de grandes plaques d’ardoise revêtues de bleu de Prusse.”
“Le pigment a aussi trouvé des applications industrielles. Il a longtemps été utilisé dans les papiers peints, les peintures d’intérieur et les teintures pour textiles. John Herschel, chimiste, astrologue et photographe britannique du XIXe siècle, a expliqué comment l’utiliser en association avec du papier photosensible pour réaliser une sorte de photocopie. Le résultat, qui se présentait sous la forme de tracés blancs sur fond bleu, était appelé blueprint, terme qui a fini par donner son nom aux dessins de définition, c’est-à-dire les plans détaillés en représentation spatiale dans l’industrie et l’architecture.”
Bleu égyptien
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“Contrairement à la plupart des cultures occidentales, qui ne possédaient même pas de mot spécifique pour désigner cette tranche du spectre comprise entre le vert et le violet, les Égyptiens valorisaient le bleu, symbole du ciel, du Nil, de la création et du divin. Amon-Rê, principale divinité de la mythologie égyptienne, était souvent représenté avec une peau ou des cheveux bleus, un trait emprunté de temps en temps par d’autres dieux. Cette couleur était censée dissiper le mal et apporter la prospérité, elle était très recherchée sous forme de perles, dont elle renforçait la fonction protectrice.”
“Les Égyptiens ont utilisé et apprécié d’autres minéraux bleus, notamment la turquoise et l’azurite, mais ils avaient leurs inconvénients, la première était rare et coûteuse, la seconde était difficile à tailler et à ciseler. Aussi, à partir du moment où le bleu égyptien fut mis au point, vers 2500 av. J.C., il fut fréquemment utilisé, notamment pour réaliser des hiéroglyphes muraux, des glacis vitrifiant sur des objets funéraire et des décors de sarcophages. Quant aux scribes, ils s’en servaient pour écrire sur des papyrus.”
“Ce sont les Romains qui ont, les premiers, qualifié ce pigment de « bleu égyptien » ; ses créateurs eux-mêmes l’appelaient simplement hsbd-iryt, soit, mot à mot, lapis-lazuli artificiel.”

“Chimiquement, il s’agit d’un silicate de calcium de cuivre et les matières premières employées dans sa fabrication étaient de la craie ou du calcaire, un minéral contenant du cuivre, tel que la malachite, qui donne la couleur bleue, et du sable, qui est principalement de la silice sous forme de quartz. Ces matériaux étaient probablement fondus ensemble à une température entre 950 et 1000 °C, pour créer un solide vitreux cassant qui était broyé, puis chauffé de nouveau à une température comprise entre 850 et 950 °C. On obtenait alors un bleu intense, durable et polyvalent […]. Selon la finesse de sa pulvérisation, il pouvait être aussi foncé que le lapis-lazuli ou pâle comme la turquoise et, appliqué sur un fond sombre, il prenait une intensité électrique. Sa production était un extraordinaire défi technique. […] En l’absence, plutôt inexpliquée, de textes décrivant la fabrication du bleu égyptien, il a progressivement disparu.”
Pastel
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“Appelé pastel des teinturiers ou guède, [l’Isatis tinctoria] pousse sur les sols européens riches en argile. C’est une des 30 espèces végétales qui produisent le colorant indigo. Son extraction est longue, compliquée et coûteuse. Une fois récoltées, les feuilles sont réduites en pâtes et façonnées en boules, appelées coques ou cocagnes, qu’on laisse reposer sur des claies. Après 10 semaines, […] les cocagnes sont alors réduites en poudres, puis aspergées d’eau de rivière ou d’urine. Le mélange entre en fermentation et doit être remué très régulièrement à la pelle. Une fois sec, il prend l’aspect d’une poudre foncée et granuleuse, nommée agranat […]. La préparation devra encore subir une fermentation, cette fois avec de la cendre de bois, avant de pouvoir être utilisée pour teindre les étoffes.
Ce processus nécessitait beaucoup d’eau douce, produisait des déchets souvent déversés dans la rivière la plus proche et drainait le sol de ses éléments nutritifs, exposant ceux qui se trouvaient dans les zones de culture à la famine.”



“Pompéi fut un centre important de production d’indigo de guède et il a été prouvé que les peuples anciens connaissaient bien le processus […]. C’est vers la fin du XIIe siècle que le pastel a commencé à se développer. Des innovations dans son procédé de production ont abouti à une couleur plus vive et plus intense lui permettant de se positionner sur un marché plus luxueux. […] Au cours du siècle suivant, la demande en vêtements bleus a pris le pas sur les vêtements rouges jusqu’alors prédominants.”
“À partir de 1230, on produisait le pastel et la garance dans des quantités industrielles, ce qui créa une rivalité féroce entre les commerces respectifs.
À Magdebourg, le centre du commerce de la garance en Allemagne, l’Enfer a commencé à être représenté en bleu sur les fresques religieuses.
En Thuringe, les marchands de garance ont quant à eux persuadé les vitraillistes travaillant sur une nouvelle église de représenter les diables en bleu -plutôt qu’en rouge ou noir comme le voulait la tradition- pour discréditer cette teinte émergente.”

“Ces tentatives se sont révélées vaines. Les régions où l’on cultivait « l’or bleu », comme la Thuringe, l’Alsace et la Normandie ou le triangle Albi-Carcassonne-Toulouse -qui est peut-être à l’origine de l’expression du pays de cocagne– devinrent riches.
La disparition de la guède se profila avec la découverte d’autres plantes produisant de l’indigo, d’abord en Inde, puis dans le Nouveau Monde.”
Bleu électrique
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Je voyais un énorme faisceau de lumière surgir du réacteur. C’était comme une lumière laser causée par l’ionisation de l’air. C’était bleu clair et c’était très beau.
Alexander Yuvchenko – ‘Cheating Chernobyl’, entretien pour New Scientist, 2004
“Il n’est pas étonnant que ce bleu pâle et brillant soit devenu la couleur de l’électricité dans l’imagination populaire, et il est vrai que le halo des explosions nucléaires – essais ou catastrophes – est bleu. D’autres phénomènes de décharges électriques, observés depuis longtemps et qui ont toujours déconcerté, tels que les étincelles et les éclairs, produisent des nuances similaires. C’est le cas du feu de Saint-Elme qui brille au sommet des mâts des navires et sur les ailes des avions pendant les tempêtes. Bleu vif, parfois teinté de violet, il est causé par l’ionisation de l’air lorsque le champ électrique à proximité d’un conducteur est assez fort pour provoquer une décharge, les molécules violemment stimulées libérant alors des photons visibles à l’œil nu.”

“Depuis les premières machines électrostatiques du XVIIIe siècle produisant étincelles et arcs lumineux dans les salons de la noblesse où l’on se livrait à des expériences, l’idée du bleu électrique a toujours été un raccourci pour évoquer la modernité.”

“Alors que le film Matrix, sorti en 1999, est imprégné de la lumière fantomatique verdâtre émise par des écrans d’ordinateur monochromes […], la technologie de Minority Report, sorti trois ans plus tard, est alimentée en bleu électrique, une lumière similaire à celle qui domine les films Tron de 1982 et 2010, les photos publicitaires pour Inception (2010) et l’inquiétant sort dystopique de l’humanité dans WALL-E (2008).”
Bleu céruléen
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“Les tons bleus aident les gens à s’exprimer sur les sujets spirituels. Quand à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Nations Unies ont été créées pour maintenir la paix dans le monde, elles ont choisi comme logo un planisphère entouré d’une paire de rameaux d’olivier, en blanc sur un fond bleu céruléen […]. L’architecte et designer industriel américain Olivier Lincoln Lundquist, qui dirigeait l’équipe ayant conçu cet emblème, a choisi cette teinte parce qu’elle est « l’opposé du rouge, la couleur de la guerre ».”


“Le bleu est non seulement spirituel, il est aussi paisible. de nombreux dieux hindous, dont Krishna, Shiva et Rama, sont représentés avec la peau de la couleur du ciel, symbole de leur affinité avec l’infini.”
“Fabriqué à partir d’un mélange d’oxydes de cobalt et d’étain appelé stannate de cobalt, le pigment nommé bleu céruléen ou bleu céleste – de la même famille que le bleu de cobalt – n’a été proposé aux artistes qu’à partir des années 1860.”
“Pantone a désigné son bleu céruléen – le 15-4020, une sorte de myosotis pâle – comme sa couleur de l’année en 2000, avec l’idée que les consommateurs « rechercheraient dans le nouveau millénaire la paix intérieure et l’épanouissement spirituel ».”


























